Culture: Ottawa fait la guerre aux talents

[un texte de Ian Rae, Enseignant à l'Institut d'études canadiennes de McGill
et auteur de From Cohen to Carson: The Poet's Novel in Canada]

Les annulations récentes des programmes PromArt et Routes commerciales, qui soutenaient les artistes canadiens en tournée et l’exportation des produits culturels canadiens, sont les dernières salves fédérales contre le milieu artistique. Ces attaques contre l’infrastructure culturelle constituent une entrave pour les artistes canadiens, mais elles pourraient également porter préjudice à l’ensemble de l’économie.

Il y a une décennie à peine, le mouvement conservateur au Canada s’est rallié à l’opposition à «l’exode des cerveaux», la notion selon laquelle nos concitoyens les plus novateurs étaient poussés dans les bras généreux de pays concurrents parce que le soutien de l’infrastructure faisait défaut au Canada. Le Parti réformiste, les progressistes-conservateurs et le Parti libéral au pouvoir avaient convenu de la nécessité d’investir massivement en ressources humaines pour garantir la survie de l’économie canadienne à l’ère de l’information, car le boom de la haute technologie des années 1990 avait démontré que la richesse dans les pays du G8 tient de plus en plus aux idées nouvelles et aux solutions créatrices et non pas aux allégements fiscaux consentis à la base manufacturière, en décroissance rapide.

Forts des recommandations du Conseil canadien des chefs d’entreprise, les libéraux de Jean Chrétien ont décidé, en 1997, de créer une «culture de l’innovation» en investissant à coups de milliards de dollars dans la Fondation canadienne pour l’innovation et, en 2002, dans la Stratégie d’innovation du Canada. Des réserves de capital de risque ont ouvert leurs portes. Les Chaires de recherche du Canada ont attiré les vedettes universitaires au pays. Plusieurs provinces ont créé des ministères de l’innovation afin de promouvoir les pratiques de la mutualisation des savoirs qui favorisent le secteur de la haute technologie. Soudainement, le mot «innovation», qu’Industrie Canada définit en disait qu’«innover, c’est tirer du savoir de nouveaux avantages économiques et sociaux», a inondé les panneaux d’affichage, les bannières, les sites Web et tous les recoins des campus universitaires.

Toutefois, le consensus relatif à la nécessité de l’innovation se heurte rapidement à la question de savoir de quelle manière créer une «culture de l’innovation».

La Stratégie d’innovation du Canada a choisi d’investir massivement en enseignement des sciences et dans le secteur de la haute technologie. Les responsables de la Stratégie ont prédit que ces dépenses permettraient au Canada de se hisser parmi les cinq pays les plus innovateurs, mais, lors de l’évaluation du Conference Board en 2007, le Canada avait glissé au 14e rang, même en obtenant un score élevé dans des domaines comme l’éducation et la disponibilité du capital de risque.

Des présidents ou recteurs d’université, comme Mme Martha Piper (Université de la Colombie-Britannique), ont rapidement contesté la Stratégie d’innovation du Canada et ont exigé que les chercheurs en sciences sociales ainsi qu’en lettres et en sciences humaines y jouent un rôle plus important, en partie en raison du grand nombre d’étudiants et d’universitaires présents dans les facultés canadiennes des arts et en partie parce que des analystes comme Richard Florida ont abondamment démontré qu’un solide secteur culturel est une composante essentielle d’une économie de haute technologie exemplaire.

Les recherches statistiques de Florida sur la «classe des créateurs» révèlent que le fait qu’une ville dispose d’un vaste contingent d’artistes y attire et y retient les industries de haute technologie. Il axe ses théories en matière d’innovation sur trois T: tolérance, technologie et talent. Les villes dont la population est moralement tolérante, diversifiée au niveau ethnique et animée d’une culture artistique réussissent beaucoup mieux en production technologique que celles qui attirent le talent au moyen d’une faible charge fiscale et de salaires élevés.

Il est déconcertant de constater qu’au moment où les théories de Florida sont omniprésentes dans les documents de politique et dans les médias à grand tirage du monde entier, alors même que la cause de l’investissement dans les arts n’a jamais été aussi bien acceptée par le contribuable moyen, l’actuel gouvernement fédéral s’est résolument engagé dans la direction opposée.

La tolérance a fait place au projet de loi C-10, soit le choix de refuser, par voie législative, des crédits d’impôt à ce que la ministre du Patrimoine appelle «du contenu considéré potentiellement illégal» et que les sommités du cinéma et de la télévision ont dénoncé avec une unanimité sans précédent. Entre-temps, dans d’autres modes d’expression, certains artistes se sont fait dire qu’ils s’écartaient trop du courant dominant; leur financement a donc été coupé par l’annulation des Routes commerciales et de PromArt. Ces suppressions aggravent la perte de millions de dollars déjà subie au titre de la culture, fonds qu’administraient auparavant les ambassades du Canada, mais que les conservateurs ont éliminés.

De toute évidence, le gouvernement fédéral mise ailleurs, soit sur le fait que la technologie prospérera en s’appuyant sur les sables bitumineux et les réductions d’impôt consenties aux sociétés. Les nouvelles priorités sont clairement énoncées dans la version révisée en 2007 de la Stratégie d’innovation du Canada, version intitulée Réaliser le potentiel des sciences et de la technologie au profit du Canada. Ce document exclut tout simplement les arts de la politique sur l’innovation, à l’exception des articles de luxe.

Ainsi, tandis que les gouvernements précédents espéraient que les artistes canadiens se produisent à l’échelle mondiale et, ce faisant, que le blason du Canada à titre d’acteur dans l’économie créatrice s’en trouverait redoré, les conservateurs voient le Canada comme une superpuissance énergétique qui peut utiliser les dépouilles des recettes de l’exploitation des ressources pour acheter des produits culturels sur le marché international. Les conservateurs préfèrent faire du Canada le théâtre des productions mondiales en tournée en finançant des projets en béton, leur permettant ainsi de faire dévier la critique qui dénonce leur manque d’appui aux arts en invoquant ces sommes investies et qui leur offrent la mesure incitative d’inaugurations dans des circonscriptions électorales urbaines dans lesquelles le parti est moins populaire.

Si le gouvernement fédéral croit que le milieu artistique a un rôle à jouer dans la société canadienne et dans l’ensemble de l’économie, il doit réinvestir massivement dans les projets d’artistes canadiens et cesser d’utiliser l’expression «culture de l’innovation» exclusivement au sens de pratiques de gestion.

L’actrice et réalisatrice Sarah Polley a résumé ainsi l’état d’esprit du milieu artistique lors de son témoignage devant le comité sénatorial chargé d’examiner le projet de loi C-10: «Chaque projet d’émission télévisée ou de film auquel j’ai participé — ou n’importe quel autre artiste canadien — a bénéficié de fonds publics. Lorsque vous dites aux artistes de faire appel à des fonds du secteur privé, c’est, à toutes fins utiles, leur dire de quitter le pays.»

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5 Réponses à “Culture: Ottawa fait la guerre aux talents”

  1. marie cardinal Dit:

    tuer la culture c,est tuer l’identité d’un peuple…

  2. Raymonde Durand Dit:

    Je suis entiérement de la même opinion que les artistes.
    Harper est un anglophone qui ne comprend rien des
    Québécois et de leurs besoins.
    J,espère que cela se verra lors des votes
    vous avez brassé le Canada entier.
    Raymonde

  3. ÉTIENNE BINET Dit:

    BOU HARPER

  4. Bisson Daniel Dit:

    Harper un inculte ! Tant qu’il sera au pouvoir la menace nous guette !

  5. jean grand-maitre Dit:

    Harper’s vision of the arts is similar to the historical reports describing Stalin’s views.
    Funding cuts to the arts are a threath to the cultural heath of our nation. More than this, censorship and content control can become even deadlier.
    Jean Grand-Maitre

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